Avertir le modérateur

04/11/2013

Fifty shades, un coup de fouet pour la littérature érotique?

fiftyshades.jpg

Des cravates grises plein les présentoirs de librairie, des couvertures coquines cachées sur les genoux de femmes happées par leur lecture, des romans copiés-collés qui ré-assaisonnent la recette de la jeune fille ingénue et du dieu au lit: le sexe fait lire. Mais fait-il vraiment vendre? Après le succès mondial de Cinquante nuances de Grey, en tête des ventes en France en 2012 avec 415.900 exemplaires vendus (source Ipsos/Livres hebdo), les romans érotiques ont voulu s’engouffrer dans la brèche ouverte par l’auteur américaine E.L. James. Mais la formule magique ne marche pas à tous les coups.

«De la grosse bite à Dudule à la littérature du sentiment»

Pour Franck Spengler, éditeur chez Blanche, «Il n’y a pas d’après Fifty shades au niveau des ventes. Elles ont même paradoxalement régressé: Fifty shades a apporté de nouveaux lecteurs mais ils sont allé vers le gratuit sur internet». Comme les photos ou les films, les textes érotiques sont désormais accessibles sur des sites proposant également des rencontres ou des vidéos. La pub et Google y gagnent, pas la littérature: chaque ménagère peut y raconter, avec son absence de style personnelle, ses fantasmes les plus intimes. «Certains préfèrent utiliser ça pour se "pouillotter" plutôt que d’acheter un livre à 15 euros», déplore Franck Spengler, qui estime que la concurrence du web gratuit a pesé sur ses ventes: «Jusqu’à il y a 5 ans, je vendais entre 1.500 et 2.000 exemplaires de chaque livre, maintenant c’est plutôt entre 800 et 1.000», chiffre l’éditeur.

Pourtant, même chez Blanche, on a essayé de surfer sur la vague Grey avec une version à la française intitulée La rééducation sentimentale, d’Emma Cavalier. Loin d’être un hommage à Gustave Flaubert, ce roman de commande était surtout l’occasion de démontrer «qu’on pouvait aussi le faire en France», reconnaît Franck Spengler. Nous voilà donc avec une jeune femme divorcée, paumée sentimentalement, débordée par un boulot dans lequel elle n’est pas valorisée à hauteur de ses capacités, qui rencontre un vieux beau expert es-sexualité qui la fait sentir femme, femme, et la fait jouir, jouir. C’est beau comme du E.L. James et l’auteur, une femme également, n’a pas eu envie de renverser les rôles entre les sexes: les écrivains femmes ont certes changé le contenu des romans, passant de «la littérature de la grosse bite à Dudule à la littérature du sentiment», illustre Franck Spengler, mais elles n’ont pas appliqué le féminisme dans leurs romans, qui finissent encore souvent par «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants». «Les pires geôliers des femmes, ce sont elles-mêmes, n’hésite pas à dire Franck Spengler. Le prince charmant,  c’est une idée qui est encore là, même si elles s’en défendent».

Les femmes parlent aux femmes

Des femmes qui écrivent aux femmes en reproduisant des modèles éculés: ce serait donc le portrait robot de la littérature érotique «qui marche». Les chiffres le prouvent: à la septième place des ventes de romans en France durant la dernière semaine d’octobre 2013, on retrouve Beautiful stranger (ed.Hugo Roman), le dernier roman de Christina Lauren (deux auteures américaines réunies sous ce pseudo), où la jeune Sara Dillon fait ses classes de sexe avec le très beau Max Stella. Le premier volume de Fifty shades, sorti il y a un an, est toujours dixième des ventes. Le volume 2 est à la onzième place, le volume 3 à la seizième. Les femmes lisent, mais surtout les femmes achètent: les éditeurs l’ont bien compris. «Le modèle féminin est plus consommant que le modèle masculin, explique Franck Spengler. Le marché essaye donc de gagner les femmes.»

Autre effet collatéral, les auteurs érotiques en herbe se multiplient, alléchés par les quelques un million d’euros par semaine gagnés par E.L.James depuis la parution de Fifty shades. Les éditeurs n’hésitent donc pas à publier des guides d’écriture de romans érotiques, quitte à se retrouver quelques mois après noyés dans les manuscrits de qualité inégale. Ainsi, dans Ecrire un texte érotique et se faire publier (ed.Eyrolles), Jean-Marie Gachon, chargé de communication au CNRS et animateur d’un site de correspondances érotiques, nous donne quelques tuyaux pour devenir le prochain auteur à succès: «Nous donnons des pistes stylistiques et des propositions de mises en situation, par exemple vous êtes toute seule dans un hôtel et quelqu’un que vous ne connaissez pas frappe à  la porte…» Lâcher les fantasmes sur le papier, la recette du succès? «Le roman suppose qu’il y ait une histoire et des personnages, pas seulement une succession de situations, rappelle Jean-Marie Gachon. Il faut une vraie histoire qui doit susciter un désir chez le lecteur.»

Reste à savoir si ces bons conseils donneront naissance à des romans capables de redorer le blason du genre: «La littérature érotique reste considérée comme une sous-littérature, regrette l’éditeur. Le succès fait qu’on peut en parler dans les dîners en ville mais la lecture en format numérique est énorme, représentant environ 70% des ventes, ce qui montre bien que ça ne s’affiche toujours pas».

«Sublimer la mollesse»

Toujours un peu honteuse, un peu cachée, un peu transgressive, la littérature érotique reste un secret que chaque lecteur préfère garder pour lui. «Pour moi, un bon livre érotique stimule en toi quelque chose que tu n’as pas envie de savoir et peut tellement te remuer que tu vas aller goûter la chose. C’est pour ça que cette littérature a été considérée dangereuse», pense Franck Spengler. Et depuis Fifty shades, nombre de couples ont gouté du martinet: «Sous couvert de la mode, on peut dire «j’ai des menottes». Mais la sexualité devrait rester le dernier domaine de la vraie liberté où personne ne vient nous contrôler. Ca ne se codifie pas, la sexualité», alerte l’éditeur.

Les petites tapes sur les fesses roses d’Anastasia Steele, très peu pour lui: «C’est dans les moments où la société est dans une période de grande mollesse intellectuelle et de grande convenance que tout d’un coup des romans érotiques cartonnent: Histoire d’O de Pauline Réage en 1954, Emmanuelle en 1974, La femme de papier de Françoise Rey en 1989, Le lien de Vanessa Duriès en 1993, La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet en 2001, Fifty shades en 2012… A chaque fois, il y avait un besoin de sublimer cette mollesse sans mettre en danger le fonctionnement de la société. Mais cette transgression raisonnable ne m’intéresse pas». A en croire Franck Spengler, un bon roman érotique pourrait ressembler à une grande passion et nous emmener vers «le dépassement de soi, quand on est prêt à aller au-delà de ses convictions, de ses règles par amour fou».

10:34 Publié dans CULture | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Dire de La Rééducation Sentimentale que c'est beau comme du E.L James est un non-sens à mes yeux. D'un côté on a un roman bien écrit, avec une héroïne qui s'assume, de l'autre quelque chose de brouillon -je ne parle que du premier, j'ai abdiqué pour la lecture des deux autres- aux personnages mièvres au possible et dont les scènes hot sont toutes sur le même schéma. Sauf si l'on considère que la "beauté" d'un livre érotique se calcule sur le montant des ventes évidemment... C'est là tout le mal que je souhaite à Emma Cavalier, l'auteur de La Rééducation Sentimentale, d'égaler un jour les records de vente des Fifty Shades.

Reste la question des sentiments en littérature érotique. J'entends bien ce qu'avance Franck Spengler, il faut transgresser. Mais cela est-il pour autant totalement incompatible avec les sentiments qui, soit dit en passant, peuvent être de nature très diverse : amour, tendresse, amitié, respect ou haine et détestation d'ailleurs ? Si l'amour n'est pas une condition sine qua none, je ne peux envisager un érotique qui soit dépourvu de sentiments, quels qu'ils soient.

Écrit par : Isabelle Lorédan | 04/11/2013

...[Le modèle féminin est plus consommant que le modèle masculin, explique Franck Spengler....] ah..cher Franck, que c'est moche que c'est moche, d'être "consommante"....pfffff, surtout quand on parle d'érotisme. Mais je vous salue quand même cher éditeur qui fut mien (enfin si j'ose dire). Tenez, j'en profite pour vous inciter à relire Apollinaire et à bousculer un peu Anastasia, la pâle sœur de Culculine...C'est par ici, suivez ses phéromones : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-faute-a-apollinaire-1

Écrit par : anne bert | 04/11/2013

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu